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ITV DE François Durpaire
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Question : Le passé colonial français joue-t-il un rôle direct dans les problèmes de discrimination ?
Réponse :
Non, si aujourd’hui des employeurs ou des gens qui louent des logements discriminent, ça n’est pas à cause de la colonisation. Car si on avait cette interprétation, cela reviendrait à dire que dans les pays qui n’ont pas connu la colonisation, la discrimination raciste n’existerait pas. En revanche, la colonisation a joué un rôle dans les représentations et dans les préjugés que les groupes majoritaires se font des minorités et en particulier des minorités africaines.


Question : La France doit-elle accepter d’abord sa diversité pour lutter efficacement contre les discriminations ?
Réponse :
La lutte contre les discriminations n’est pas une question d’acceptation de la diversité. D’ailleurs on entend beaucoup parler de cette notion de diversité dans les discours, c’est même un peu à la mode, pourtant on voit que concrètement cela ne fait pas avancer la lutte contre les discriminations racistes et sexistes. Le fait de parler de discrimination ne signifie pas qu’on lutte efficacement contre ce phénomène.



Question : Que pensez-vous de la discrimination positive ?
Réponse :
Pour commencer le terme de « discrimination positive » est une mauvaise traduction de l’anglais. Le terme anglo-saxon est « affirmative action » qui signifie littéralement « action positive contre les discriminations » et qui insiste sur cette notion positive. Le terme de « discrimination positive » est un terme utilisé par les adversaires de ces dispositifs, qui cherchent à faire croire que ceux qui sont favorables à cette «action», sont pour une sorte de discrimination à l’envers. Ce n’est pas du tout le cas. L’action positive contre les discriminations n’est pas un avantage à la couleur de peau ou une discrimination à l’envers. Il ne s’agit pas, par exemple, de discriminer les blancs pour que les noirs puissent occuper des postes qu’ils ne mériteraient pas. L’action positive consiste à faire en sorte que des gens compétents et de valeur ne soient pas systématiquement mis à l’écart parce qu’ils sont noirs, femmes ou handicapés... Ce sont des dispositifs très complexes qu’il ne faut pas caricaturer. Il s’agit de donner des éléments aux juges qui leur permettent d’établir la preuve de discrimination raciste et sexiste, et pour cela il faut impérativement constituer des groupes de discriminés. Et c’est là qu’en France certains s’offusquent. Pourtant si la couleur sert aux employeurs comme argument de discrimination, ce critère doit aussi servir à mesurer l’intégration dans les entreprises. Il est impératif que ce qui a servi à discriminer servent à intégrer.


Question : Un Barack Obama français est-il possible et la France peutelle s’inspirer du modèle américain ?
Réponse :
La France n’a pas à s’inspirer du modèle américain et il faut d’ailleurs bannir ce terme de « modèle » en le remplaçant par « exemple ». Un Barack Obama français ? Pour le moment ce n’est pas envisageable et la question n’est évidement pas liée à un problème d’individu puisqu’on retrouve beaucoup de diplômés français d’origine maghrébine, caribéenne ou africaine qui mènent de brillantes carrières à l’étranger. Le problème est plus d’ordre structurel. D’ailleurs il ne s’agit pas d’aller chercher un individu qui pourrait en quelque sorte camoufler toute la réalité. La question est plutôt de savoir pourquoi la France n’y arrive pas. Et même si c’est un tabou, je dirais que si la France ne parvient pas à faire émerger ce type d’individu, ce n’est pas parce qu’elle est trop communautariste, c’est peut être car elle ne l’est pas suffisamment. Aux états-Unis, les Afro-américains comme les Hispaniques ou les Amérindiens se sont justement appuyés sur leurs groupes d’origine pour demander l’égalité des droits avec la majorité blanche. Les Français ne peuvent pas prendre la fin de l’histoire avec Obama président, sans voir l’ensemble des choses qui se sont passées dans cette société américaine pour qu’elle évolue à ce point depuis 40 ans. Car la grande victoire des Noirs aux états-Unis, ce n’est pas un Noir président, c’est surtout qu’aujourd’hui une grande majorité de Noirs appartient à la classe moyenne. C’est le rêve de Martin Luther King que toutes les personnes soient jugées non pas sur leur couleur mais sur leurs compétences.


Question : L’éducation est-elle un bon moyen de combattre les discriminations ?
Réponse :
Faire évoluer les mentalités c’est important mais si faire baisser le racisme est l’affaire des professeurs et prendra du temps, faire baisser les discriminations racistes est l’affaire des juges et ne souffre pas d’attendre. L’idée n’est pas de former des futurs employeurs qui dans 20 ans ne discrimineront plus. Il faut faire appliquer la loi et punir ceux qui ne la respectent pas. Donc donner aux juges des instruments de mesure pour établir les preuves des discriminations. La seule difficulté est là : prouver la discrimination. Et pour cela, Il faut composer des groupes sur la base du critère qui discrimine. Tant que nous n’aurons pas ces instruments, nous ne pourrons pas mesurer l’efficacité des politiques.

Propos recueillis par Touhami Oudjial
• janvier 2009

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